Agenda ironique de décembre

Proposé ce mois-ci par Anna Coquelicot
Le thème : Mondes invisibles

Suit ma contribution: Mémoire

  • On a bien dormi ma petite dame ? Je vous apporte le café.

L’infirmière entre dans la chambre, pimpante et fraîche. Ses lèvres remuent mais je n’entends rien. Elle s’approche, me parle encore. Rien ! Silence radio.

  • Ma petite dame, on a encore oublié d’enlever ses boules Quiès ?

Elle me penche la tête pour extraire la petite boule jaune de mon oreille gauche. Je ne veux pas. Je plaque mes mains de part et d’autre de mon crâne en faisant la grimace. Bouche serrée. Narines pincées. Mes cheveux tombent en mèches blanches sur mon visage rêche. L’infirmière tente d’écarter mes bras. J’ai de la force pour me mettre à l’abri de l’air. Je ne veux pas qu’il entre dans mes oreilles. Il fait chuchoter les voix. Je deviens folle. Elles parlent toutes en même temps. Dans mon oreille gauche, une abeille bourdonne. Elle fabrique du miel. Je la laisse faire. Je la connais. Elle me rassure. Ses ailes battent doucement contre mon tympan troué. Ça chatouille.
L’infirmière est toute rouge. Elle dégouline de sueur. Moi, je résiste. Je m’accroche à mes cheveux. J’ai une force de titan. Puis je renifle le café. J’ai envie de café. J’ai envie de café chaud dans ma gorge.
L’infirmière en profite. Elle ôte les petits cônes protecteurs.
Je suis terrorisée. Les voix se déversent dans mes oreilles-entonnoirs. Elles tourbillonnent en torrents tumultueux. Elles rient, hurlent, grincent, craquettent. Me retournent la tête. S’introduisent dans les replis de mon cerveau. Creusent des galeries de vers. Digèrent ma mémoire. La recrachent en tas gluants.

Lumair…rair…fé…nnnnnnnnnnn…sec…oooooooooooooooor…

 

 

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14 réflexions sur “Agenda ironique de décembre

  1. Le temps de te lire, j’étais cette vieille dame.
    Et là, tu me pardonneras d’y aller un peu à l’envers, mais ton histoire m’a emmenée là.
    J’étais hier avec une amie Belge. De quatre-vingt-dix ans. Qui me disait qu’elle a tout plein d’acouphènes. Parmi eux, une voix d’homme qui chantonne, loin dans le paysage, une mélodie de quelques notes, toujours la même. On pourrait croire que.. mais non.
    « C’est beau? » que j’ai demandé.
    « Oh non. C’est très fatigant. »
    Bref, oui, les mondes invisibles.

    Et puis je fermerai la boucle en disant que certaines gens se permettent bien de choses.

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  2. Invisible pour les yeux mais pas pour les oreilles. Sensible et réaliste, cette  » historiette » nous propose l’écoute d’un avenir possible. A chacun de savoir tendre l’oreille. Merci.

    Il m’est arrivé un certain ouï-dire proposant d’offrir la réponse à la première question une fois que la troisième aura été posée. Effet garanti ! Les piaillements les plus proches s’évanouissent comme par magie.
    Pour les plus lointains, il suffira de pousser deux ou trois hurlements métalliques et inattendus afin que la porte de la chambre reste close.
    Ainsi le lointain restera…loin.
    Pour les bruits de vers trouant les tympans façon « Mineurs » je chantonne bouche fermée ou pas et du joyeux c’est Majeur. Ainsi, on évite « les coups de grisou » en partageant parfois un petit opus de bonheur aux autres.

    Aimé par 1 personne

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